Dans l'article commenté ci-dessous, l'auteur donne comme exemple de la "négation de la négation", les rapports entre alchimie et chimie. Je cite ce passage in extenso, mais le lecteur pressé peut passer outre.

"Plekhanov rightly ridiculed the attempt to reduce the imposing edifice of Hegelian dialectic to the "wooden Triad" of Thesis-Antithesis-Synthesis. The advanced dialectics of Hegel bears approximately the same relation to that of the Greeks as modern chemistry to the primitive investigations of the alchemists. It is quite correct that the latter prepared the ground for the former, but to assert that they are "basically the same" is simply ludicrous. Hegel returned to Heraclitus, but on a qualitatively higher level, enriched by 2,500 years of philosophical and scientific advances. The development of dialectics is itself a dialectical process. Nowadays the word "alchemy" is used as a synonym for quackery. It conjures up all kinds of images of spells and black magic. Such elements were not absent from the history of alchemy, but its activities were by no means limited to this. In the history of science, alchemy played a most important role. Alchemy is an Arabic word, used for any science of materials. Charlatans there were, but not a few good scientists too! And chemistry is the Western word for the same thing. Many chemical words are, in fact, Arab in origin—acid, alkali, alcohol, and so on.

The alchemists set out from the proposition that it was possible to transmute one element into another. They tried for centuries to discover the "philosopher’s stone," which they believed would enable them to turn base metal (lead) into gold. Had they succeeded, it would not have done them a lot of good, since the value of gold would have quickly sunk to that of lead! But that is another story. Given the actual level of technique at that time, the alchemists were attempting the impossible. In the end, they were forced to come to the conclusion that the transmutation of the elements was impossible. However, the endeavours of the alchemists were not in vain. In their pursuit of an unscientific hypothesis, the philosopher’s stone, they actually did valuable pioneering work, developing the art of experiment, inventing equipment still used in laboratories today and describing and analysing a wide range of chemical reactions. In this way, alchemy prepared the ground for the development of chemistry.

Modern chemistry was able to progress only by repudiating the alchemists’ basic hypothesis—the transmutation of the elements. From the late 18th century onwards, chemistry developed on a scientific basis. By setting aside the grandiose aims of the past, it made giant steps forward. Then, in 1919, the English scientist Rutherford carried out an experiment involving the bombardment of nitrogen nuclei with alpha particles. This led to the breaching of the atomic nucleus for the first time. In so doing, he succeeded in transmuting one element (nitrogen) into another element (oxygen). The age-old quest of the alchemists had been resolved but not at all in a way they could have foreseen!"

Cette illustration de la négation de la négation est très intéressante, même si elle porte en elle le défaut déjà souligné dans l'article précédent(l'idéalisme téléologique contenu dans la notion de progrès). Mais elle donne des origines de la science moderne et de l'alchimie une vision très réductrice(ce qui est normal, ce n'était pas le but de l'article!) qu'il me paraît intéressant de tenter de corriger ici: l'histoire des sciences est un élément essentiel de l'histoire des sociétés. Et l'alchimie participe -parfois- au courant de gnose mystique étudié dans le blog Imaginales.

La science occidentale émerge au cours d'un long processus commencé vers le XIIe siècle jusqu'au XVIIIe, et symbolisé par quelques noms célèbres, tels Roger et Francis Bacon, Issac Newton ou Lavoisier.

Le 2e, Newton, est même parfois perçu comme le premier grand scientifique moderne. Or on a longtemps occulté -mais ce n'est plus la cas- qu'Isaac Newton était un passionné d'alchimie. On ne l'occulte plus, mais on souligne rarement ce que ses découvertes doivent à l'alchimie. Voir une approche possible sur Wikipedia:  Isaac Newton et l'alchimie

Schématiquement, on peut voir la science moderne émerger de la rencontre de trois courants de pensée parfois opposés: la science expérimentale (théorisée au XIIIe siècle, entre autres par Grosseteste et Roger Bacon), le rationalisme et les sciences occultes, en particulier l'alchimie.

 

La Raison de Dieu

Le rationalisme trouve son origine dans la bifurcation essentielle de l'hsitoire du christianisme, lorsque le Marcionisme né au IIe siècle, et qui se revendique du dieu d'amour du Nouveau Testament, contre le Dieu "juste" (législateur) de l'Ancien Testament est rejeté par l'église qui se confond de plus en plus avec l'administration de l'Empire romain, et veut maintenir l'image d'un dieu vengeur et législateur, pour des raisons politiques évidentes. L'image d'un Dieu énonçant des lois, la foi monothéiste absolue donnant la conviction que tout le réel est ordonné par des lois va jouer un rôle essentiel dans l'interprétation rationnel du monde. La raison prêtée à Dieu va peut à peu se rendre autonome, jusqu'à ne plus voir dans la croyance en Dieu, selon le mot prêté à Laplace, qu'une hypothèse devenue inutile, dès lors que la rationalité du monde est prouvée par la science. (une évolution dont dès l'origine, Bernard de Clairvaux voit le danger pour l'Eglise et la foi).

Pour autant, les origines monothéistes de la raison scientifiques font continuer à modeler la science, particulièrement au XIXe siècle, mais encore aujourd'hui. La conviction que tout est explicable, que tout peut-être rationnellement appréhendé dans le réel y trouve là sa source.

Technique et expérimentation

L'influence arabe sur l'oeuvre des penseurs occidentaux médiévaux, tels Roger Bacon, comme le retour à Aristote, que renforce cette influence, ne permet pas de comprendre pourquoi le primat expérimental sur la théorie va s'imposer dans la science occidentale. L'une des raisons est sans doute la forte division du travail entre théoriciens et praticiens, sensible par exemple dans la construction des premières cathédrales où se côtoient le maître d'ouvrage, un clerc qui commande et conçoit l'ouvrage, et un maître d'oeuvre, maître maçon sans doute d'abord chargé des aspects les plus techniques, mais qui va peu à peu incorporer le savoir théorique. Voir en exemple Raymond du Temple.

Avec le développement économique des siècles suivants, le rôle de ces techniciens du savoir va augmenter. La croissante indépendance de la bourgeoisie, son hostilité au savoir scolastique, va renforcer l'exigence d'un savoir "utile", qui culminera au XIXe siècle avec l'influence de l'utilitarisme sur la pensée scientifique. Sous la pression idéologique d'une bourgeoisie industrielle d'autant plus avide de progrès techniques qu'ils lui permettent d'augmenter ses profits sans diminuer les salaires, lui évitant ainsi des confrontations qu'elle redoute de plus en plus, la science ne va cesser de devoir justifier les lourds investissements qu'elle exige.

Magie et science moderne

Parmi les idées présentes dans l'alchimie, il en est une qui va avoir certainement un rôle essentiel pour la découverte des lois de la gravitation universelle. C'est le principe de forces agissant à distance, idée qui constitue le principe fondamental de la pensée magique de la Renaissance, dont l'alchimie occidentale procède. Voir encore l'article de Wikipedia sur Newton

Ce n'est donc pas tant la pratique expérimentale, très variable, des alchimistes, qui constitue leur apport à la science moderne, mais leur vision d'un monde matériel non pas uniquement mécanique, mais régi par des forces obscures et invisibles. Sans ce type d'idées, propres à toute tradition "occultiste', la science n'aurait pu guère dépasser le positivisme et, précisément, les limites d'une science purement expérimentale et rationnelle.

Poids et mesure

A ces trois sources anciennes va s'ajouter, surtout à la fin du XVIIIe siècle, l'exigence de la mesure des phénomènes observés, et par là la possibilité essentielle de vérifier ou infirmer une découverte scientifique. Une telle part donnée à la mesure ne saurait surprendre dans une société du XVIIIe siècle largement mercantile, où l'unité des poids et mesure est l'objet d'un effort constant, toujours d'actualité d'ailleurs.

De la science occidentale (d'origine arabo-grecque) à la science contemporaine

De ce quatre composantes essentielles, c'est indéniablement la composante rationaliste, et la puissance explicative des lois scientifiques, qui distingue particulièrement au début, la science occidentale des autres courants scientifiques, en Inde ou en Chine par exemple. Ces civilisations n'ignorent en effet ni la raison, ni l'expérience, ni le savoir caché, ni l'importance de la mesure (surtout l'Inde), mais le noeud central de leur vision du monde se  situe ailleurs: la notion de cycles en Inde, et d'équilibre en Chine.

A ce titre, la science contemporaine s'est sinon dégagé de ses origines monothéistes, du moins ouverte à d'autres: les notions d'équilibre et de cycle, au départ assez étrangères à une pensée occidentale inscrite dans une vision téléologique du temps (flèche du temps) et une conception supranaturelle des lois (alors que la notion d'équilibre peut conduire à une vision des lois émergents de l'équilibre et non l'inverse) sont désormais essentielles aux développements du savoir scientifique.

(à suivre)